Backrooms










Backrooms est une série d’images et de vidéos entièrement réalisée à l’aide d’intelligences artificielles génératives. Elle emprunte son esthétique aux backrooms, aux cursed images et, plus largement, à cette imagerie étrange née sur Internet : couloirs sans fin, bureaux désertés, hôtels défraîchis, moquettes, éclairages au néon, lieux fonctionnels devenus inexplicablement inquiétants. À cela s’ajoute l’aspect d’une photographie vernaculaire au flash, presque banale, qui rend les situations les plus absurdes étrangement plausibles.

Au centre de ces espaces se trouve toujours le même personnage : moi-même. D’abord seul, il se dédouble progressivement jusqu’à proliférer dans l’image. Il change de rôle, de costume et d’activité, comme s’il tentait désespérément d’entretenir, de réparer ou simplement d’occuper un monde dont les règles deviennent de moins en moins compréhensibles. Nettoyer une moquette, peindre un mur, transporter des meubles, gonfler une structure ou accomplir une tâche dont la finalité semble avoir disparu : le travail continue alors même que l’environnement se dérègle.

Cette multiplication du personnage évoque notamment les agents Smith de Matrix, capables de se répliquer jusqu’à envahir totalement leur environnement. Mais cette prolifération fait également écho au fonctionnement contemporain des images elles-mêmes. À l’époque où nous passons une part toujours plus importante de notre temps à faire défiler des flux d’images, les intelligences artificielles rendent leur production potentiellement infinie. Dans Backrooms, je deviens simultanément le spectateur, le producteur et la matière première de cette accumulation.

La série est née d’une période où je me suis moi-même retrouvé à passer beaucoup de temps à doomscroller. L’espace infini des backrooms est alors devenu une métaphore assez littérale de cette expérience : avancer continuellement sans réellement aller quelque part, passer d’une image à une autre, d’un espace à un autre, avec l’impression de s’enfoncer progressivement dans quelque chose.

Au fil de la série, les situations se densifient et les catastrophes prennent de l’ampleur. Le décor domestique ou professionnel se transforme progressivement en environnement chaotique, puis presque apocalyptique. Cette montée en intensité fait écho à la manière dont les catastrophes du monde réel — dérèglement climatique, guerres, effondrements — se succèdent elles aussi dans nos écrans, mêlées aux divertissements, aux images absurdes et aux contenus les plus anodins. Tout arrive sur le même plan et à la même vitesse.

Backrooms met ainsi en parallèle deux formes de dérèglement : celui d’un individu perdu dans les profondeurs d’Internet et celui d’un monde qui semble lui-même ne plus trouver la sortie. Plus les espaces se dégradent, plus le personnage se multiplie. Jusqu’à ce que l’individu disparaisse presque derrière sa propre reproduction et qu’une véritable armée de doubles tente collectivement de maintenir en état un monde déjà en train de s’effondrer.